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dimanche 14 avril 2013

14


« 14 » le dernier roman d’Echenoz. Pour la première fois j’ai relu un livre trois mois après la première lecture, comme on se repasse le tour d’un magicien pour vérifier que l’on a bien en tête ce qui s’était passé, que l’on n’a pas rêvé. Puis je l’ai rerelu pour comprendre comment c’était fait, de même qu’on regarde le tour au ralenti pour trouver le truc.

Ce livre est magnifique, un passe-passe littéraire. 124 pages (et de gros caractères) réussissent à nous plonger dans l’ampleur de la première guerre mondiale : les bouleversements sociaux, l’horreur des batailles, l’évolution de l’opinion publique, et surtout le destin de sept personnages. Confiez ça à n’importe quel écrivain, il fait une fresque de 700 pages. Pas Echenoz. D’où la question : comment fait-il pour rentrer quatre éléphants dans une 2CV ?

1. Ce qui frappe d’abord c’est la structure du texte. Echenoz varie les tempos : de l’adagio  (par exemple la scène d’ouverture : quatre pages lentes pour nous plonger dans l’air du temps de l’été 14) au prestissimo (les quatre dernières lignes qui scellent les destins avec une grâce inoubliable). 

2. Echenoz joue aussi avec le rythme, la succession des tempos. Le texte paresse parfois sur une scène ou un propos (par exemple la digression sur les animaux dans la guerre), puis s’accélère brutalement, avant de ralentir de nouveau. L’ellipse est largement utilisée. Le récit ne fait que tangenter certains événements clés de l’histoire. De longues périodes, sont évacuées, évacue la longue répétition des jours de guerre. C’est une lecture à haut contexte : Echenoz s’appuie sur nos représentations de la première guerre mondiale, construites par de multiples expositions aux récits, films ou BD. Il écrit : « Tout  cela ayant été écrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant » (p. 79). L’auteur choisit ses moments, ménage ses effets, nous manipule explicitement. Cela peut irriter ceux qui aiment se sentir dominer un livre.

Ce jeu avec le temps se retrouve nécessairement dans les conjugaisons. Rarement lu le futur antérieur donner autant de sens.

4. Confronté à l’horreur (finalement indicible) de cette guerre, Echenoz prend le parti de la distance élégante. Il nous en donne la clé dans le roman. Charles, (qui est à l’origine de l’intrigue du livre, on le découvrira), est le personnage qui par son caractère et son histoire incarne cette posture. Il s’extraira des fantassins pour finir dans l’aviation comme observateur, surplombant les lignes de combat, tout autant que la vie. On retrouve aussi dans le ton du livre, la subtile ironie qui est la marque d’Echenoz. Tout cela contribue à créer un effet de distanciation qu’Echenoz rend très clair dans le paragraphe suivant  (suite de la citation précédente) : il s’agit bien d’une histoire, dont il choisit les mots et les moments selon des critères qui lui appartiennent : « Tout  cela ayant été écrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n’est-il d’ailleurs pas bien utile  non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre  à un opéra, d’autant moins quand on n’aime pas tellement l’opéra, même si comme lui c’est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruits et souvent, à la longue, c’est assez ennuyeux » (p. 79).

5. Echenoz nous plonge aussi dans cet univers par le biais d’une information très précise : sur le barda des soldats, les détails de la vie des tranchées, ou l’aviation de guerre. On apprend ainsi quelques détails rares.

6. Pas de psychologie. On n’entre jamais dans les motivations des personnages. On les voit agir. On voit leur complexité se déployer par petites tâches narratives. La distance qu’Echenoz a construite nous protège de trop nous y attacher. Et c’est tant mieux, tant l’époque était dure sur les sentiments.

Au final, Echenoz se place du côté de la vie. L’histoire est cruelle, les sensations sont douces. Il règne sur les dernières pages une mélancolie rassérénante face à ces vies immenses et fragiles. Un chef d’œuvre. 

dimanche 17 juin 2012

Serpent de mer échoué sur une page

C'est un vieux projet, comme un serpent de page. Le scénario est écrit (quelques trucs à ajuster), mon frère a testé des trucs, dessiné plusieurs pages, encré deux ou trois, et peinturluré une. Là voilà. La première.

Je donne ça à Thibault : 
"Première guerre mondiale. Le front, la nuit.
La lumière de la pleine lune dessine un relief sinistre, des trous d’obus, des amoncellements de boue d’où pointent des piquets enrubannés de barbelés, des bâtis de bois désossés. Et les ruines d’une ferme.
Deux soldats allemands font leur ronde. Détendus. Le front s’est visiblement éloigné. Pas mécontents de leur chance, ils marchent côte à côte, en silence, chacun perdu dans sa fatigue hallucinée. Les fusils à l’épaule, le dos courbé, le regard au bout de leurs bottes. Ils s’approchent des ruines, sans intention aucune, lorsque, soudain, un bruit. Un cri dans une grande bâtisse éventrée, au toit à moitié effondré. Ils s’arrêtent. « Was ist das ? ». Réflexes de soldats, immédiatement. Se collent aux murs, fusil à la main. La crainte de nouveau dans leurs yeux.
Se couvrent mutuellement ils pénètrent dans l’obscurité de la ruine. Lentement, que leurs regards s’habituent. De nouveau des cris, un halètement. Un son qu’ils connaissent bien, incongru en cet endroit. Se jettent des regards de surprise. Mais toujours la même prudence. L’un d’eux, protégé derrière un pan de mur à moitié effondré sur une cheminée risque un œil. Il remarque d’abord la capote de laine bleue et le Lebel, posés contre une table qui émerge d’un amoncellement de briques et de planches, et puis au second plan dans un coin de la pièce, le dos d’un homme, fesses nues, pantalon sur les chevilles qui fait l’amour à une femme, cachée dans l’ombre. On ne voit que ses genoux qui saillent et le bas de ses cuisses, happées par la noirceur. Ses cris de plaisir.
Les soldats allemands quittent leurs caches, deux ombres.

Une autre nuit, ailleurs, la même peut-être, qu’importe. Un lit simple sous un crucifix de bois d’où pend un chapelet. Une couverture épaisse, de larges oreillers confortables. Une jeune femme dort."

Et il fait ça :




dimanche 8 janvier 2012

"Et au pire on se mariera" de Sophie Bienvenu

J’ai souvent du mal avec les livres qui nous plongent dans la psychologie des adolescents. Le dernier livre de Bégaudeau « La blessure, la vraie », était une exception. Mais j’avais moins accroché à la fin très romanesque, comme si Bégaudeau n’arrivait pas à rester dans l’enfermement du monde adolescent.

Et puis j’ai lu « Et au pire on se mariera » de Sophie Bienvenu chez La Mèche. Un procédé qui rappelle la première scène de la « Fille sur le pont » de Patrice Leconte. Le texte rapporte la déposition d’Aïcha à quelqu’un que l’on imagine être une psy ou une assistante sociale dans un poste de police, en tout cas quelqu’un qui essaie de lui faire raconter ce qu’elle a vécu qui l’amène en ce lieu. Aïcha est follement amoureuse d'un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Un homme que l'on entrevoit, que l'on reconstruit, à travers la fièvre de son récit.

C’est un livre rare. La découverte âpre d’un être écorché, attachant, assoiffé d’amour. Sophie Bienvenu réussit la prouesse de nous livrer sans aucun artifice le récit d’Aïcha. Du brut. Et on est pris dedans, comme englué. C’est à la fois fascinant et dérangeant. En apnée. Déboussolé par les mensonges, les omissions de l’adolescente. Anéanti par son errance, sa souffrance.
Cela pourrait partir en vrille, mais le style est là pour tenir le tout. Une précision psychologique rare et un humour dévastateur. L’humour comme élégance du désespoir.
Deux extraits qui ne dévoilent rien de l’histoire.

« Tsé quand quelque chose te fait capoter, mais vraiment capoter, que t’étouffes pis que tu finis par vraiment en être malade… comme tantôt un peu… et que quelqu’un à côté essaie de te convaincre que c’est pas grave… Mais pas genre « voyons, pauvre tarte, tu capotes donc ben sur des niaiseries », mais par son énergie qui transpire et que te fait savoir que tout va bien aller. Même si ça chie tout autour, même si tu te fais attaquer de partout, que le monde menace de finir là, là, ou que ton intolérance au lactose pourrait te tuer.
C’est le genre de gars qu’il est. Comme une île déserte où tu t’échoues après une crisse de grosse tempête. Mais avec de la bouffe et de l’eau et tout dessus. Et une maison chauffée. Et Internet. » (p. 96)

« Ca fait ça, un chat. C’est toujours là dans tes jambes quand t’as pas besoin, pour t’embarrasser. Pis ça te juge. Ca se prend pour un autre, même quand ça se lèche le cul.
Enfin, ça, je peux pas les blâmer, parce que j’en connais plein des humains aussi qui si prendraient pour d’autres s’ils pouvaient se lécher le cul. » (p. 84)

Un livre pas reposant. Comme n’étaient pas reposants « Le ravissement de Lol V Stein » de Duras, « La musique » de Mishima, ou « Alexis, ou le traité du vain combat » de Yourcenar. Mais un livre qui apporte sa part à la compréhension des autres.

mercredi 23 novembre 2011

Et on prétend que c'est le bordel sur mon bureau

En 11 mois, un milliard de nouvelles photos sont déposées sur Flickr (source : Blogue de Flickr).
Erick Kessels s'est posé la question de savoir à quoi ressemblerait une journée de publications. Alors il a téléchargé et imprimé 24H de production. Et cela ressemble à ça :
Le plus surprenant ce n'est pas tant le volume (je ne sais pas ce que représentait 24H de production argentique) mais le fait que tout le monde y ait accès en permanence et de partout.
Visible à Amsterdam au Foam.





Source : Creative Review

Le petit bonhomme en mousse

Merci Isabelle pour la découverte.
Il s'appelle Arthur Cadre. Impressionnant de talent.
On voit l'effort pour lancer les mouvements. Ce qui fait que pour moi c'est plus de l'acrobatie (superbe) que de la danse. Je vois dans la danse la prise de pouvoir du corps, dans ce travail je vois l'esprit qui s'impose au corps.

Break ton Neck from Alex Yde on Vimeo.

mercredi 26 octobre 2011

Les sept roses du Tokyo et la réforme des kanjis

"Les sept roses de Tokyo" de Inoue Hisashi publié chez Philippe Piquier est un livre passionnant. Il nous montre le Japon sous un jour que je ne connaissais pas. Le livre reproduit les carnets d'un homme qui nous plonge dans la vie quotidienne d'une famille à la fin de la seconde guerre mondiale et durant l'année qui suit l'armistice.

J'imaginais la société japonaise fanatisée dans sa lutte contre les américains. Et bien je me trompais. Le roman nous plonge dans les difficultés, les lâchetés, les combines, les espérances et les désespoirs de la population civile qui voit tout s'effondrer autour d'elle. Passionnant et écrit avec un humour particulièrement fin.

Et puis vers après 400 pages, une dimension supplémentaire s'ajoute sans prévenir. Frôlant le roman d'espionnage nous voilà au coeur d'une situation qui m'était totalement inconnue mais qui est fascinante. Tellement incroyable que j'ai dû vérifier sa véracité.

Donc, après la capitulation, les Etats-Unis gouvernaient le Japon. La USEMJ (United States Education Mission to Japan) avait pour tâche de réformer le japonais pour faciliter les échanges culturels par la simplification de la langue japonaise, afin de rendre l’apprentissage de cette langue plus facile aux étrangers (Teplova, 2006).

Dans le roman de Hisashi, le fonctionnaire responsable de la réforme est mis en scène. Il explique (et je me demande ce qui est de l'ordre de l'exagération romanesque, et ce qui relève de la connerie du vainqueur) : "Le pronom personnel de la première personne du singulier est, pour l'être humain, l'une des choses les plus fondamentales qui soient. En effet, c'est par l'emploi que nous faisons de ce pronom que nous construisons progressivement notre ego. Les Américains, les Britanniques établissent leur personnalité individuelle au moyen du pronom I, de la même façon, les Français utilisent je, les Espagnols yo, les Portugais eu, les Néerlandais ik, les Chinois wo, les Indonésiens saya, pour élaborer leur caractère. Or (...) le japonais possède plusieurs mots à la place. Et que ce pronom jour les girouettes puisqu'il dépend entièrement de la situation. Qui plus est les Japonais recourent à l'un ou à l'autre tout à fait spontanément. Résultat : ils n'atteignent jamais à l'autonomie en tant qu'individus." (page 547)

"Hall réclame d’abord l’utilisation de katakana, puis finit par opter pour l’alphabet romain. Le ministère de l’Éducation du Japon (Monbushō) réagit et propose un compromis pour éviter les réformes extrémistes et l’organisme présente, en 1946, une liste uniformisée de 1850 kanji (Tōyō kanjihyō), ainsi qu’une liste de kana moderne (Gendai kanazukai). Mais, en raison de conflits internes au sein de la Mission américaine, les rêves de R. K. Hall ne se réalisent pas, et la langue japonaise réussit à conserver son système d’écriture." (Teplova, 2006 : 763)
Hisashi nous propose une explication très romanesque à l'origine de cet abandon. A lire.

Source : Teplova Natalia (2006), "Traduction et politique langagière au Japon : de l'ouverture au monde à la mondialisation", Meta : journal des traducteurs / Meta: Translators' Journal, vol. 51, n° 4, p. 758-770.

vendredi 21 octobre 2011

Sabir

J'ai toujours eu du mal avec les présentations ou des critiques de spectacles de danse contemporaine. D'une part, chez moi l'émotion suscitée par la danse contemporaine n'est pas intellectuelle. D'autre part les mots me paraissent assez impuissants pour décrire l'énergie et les mouvements de ces spectacles. J'ai l'impression que les textes sont codés, parlent aux connaisseurs avec un langage qui laisse le non-initié estomaqué (ou mort de rire) devant tant de prétention et d'intellectualisme vaseux. Exemple avec l'article de Liberation sur le spectacle de Trisha Brown. En lisant entre les lignes, le compte rendu me donne pourtant très envie de voir le show. Extraits choisis:

"Dans un entretien, Trisha Brown nous avait jadis confié qu’elle avait réussi à libérer les bras, le dos mais pas encore les jambes. C’est fait."

"En se concentrant sur le concept de l’anomalie, l’idée de rupture s’affirme dans cette pièce comme structure formelle de la chorégraphie. Le choix d’un danseur (chez Brown, ils sont tous créateurs et improvisateurs) peut par exemple interrompre l’intention cinétique d’un autre et créer un espace mental multidirectionnel."

" La scénographie de Burt Barr place côté cour un bataillon de ventilateurs industriels qui ronronnent et dispersent les vêtements sur le plateau. Reste au pianiste Alvin Curran, fort courageux, à s’immiscer dans le doux brouhaha, ce qu’il fait parfaitement."

"Le brouillard créé par le scénographe Fujiko Nakaya dans Opal Loop laisse le mystère entier. Les quatre interprètes dansent à l’aveugle, posant leurs mains sur les nuages. Ils ne sortent de nulle part et ne vont nulle part."

"Quant à la musique, elle provient du passage de l’eau et des fumigènes à travers les tuyaux."

mercredi 10 août 2011

Les chats peintres (je suis sûr de rater un jeu de mots)


Merci Isabelle pour l’incroyable découverte.

« Le mystère des chats peintres », sous-titré « théorie de l’esthétique féline », publié chez Taschen en 1994, est un bonheur. Des critiques d’art analysent les œuvres de douze chats peintres, sculpteurs ou plasticiens. Dernier cas étudié avec un vertigineux sérieux.

Radar (l’artiste chat), une femelle British Shortair Blacktipped de sept ans vivant à Santa Monica, a eu la chance d’avoir des maîtres assez éclairés pour l’encourager dans ce mode d’expression. (…) Ils ont photographié un nombre impressionnant de ses œuvres et ont même pris une vidéo (que Radar ne se lasse jamais de revoir) d’une de ses installations cinétiques. On y voit une libellule sans ailes en interaction avec une musaraigne agonisante : une œuvre troublante, terriblement poignante qui, parfois, donne l’impression de toucher au blasphème. A la différence d’autres « installationnistes » live célèbres, Bully, à Seoul (aiguilles à tricoter et poissons) ou Moro, à Milan (poupées en carton et serpents), Radar ne travaille que sur des objets vivants ou qui l’ont été.


Silver finit en citant le critique John Ribberts au sujet de l’installation de Radar photographiée ci-dessus : « Entre toutes ses œuvres, j’ai surtout été touché par la plus simple, Sous-ris, un tableau merveilleux d’équilibre et de sérénité où deux souris mortes semblent flotter ensemble sur un océan gris et calme. Minuscules, humides, ébouriffées, elles surnagent, comme portées par quelque force puissante, mais seules leurs têtes se touchent : union d’une intense spiritualité, vision d’une fugace harmonie rendue douloureusement éphémère par l’écart qui s’ouvre entre leurs corps et va s’élargissant jusqu’aux longues queues sinueuses. Radar montre ainsi sa double fascination pour l’inévitabilité de la séparation et pour la lutte nécessaire pour rétablir le contact. Mais, comment y parvenir sans abandonner ce sens profond de l’indépendance féline que l’artiste doit ressentir au plus profond de son être ? ».

Burton Silver est aussi l’auteur de l’ouvrage de référence : « l’esthétique des déjections ornithologiques », et de l’audacieux autant que classique : « sculpture érotique japonaise sur papier de notre époque ». Il vit en Nouvelle-Zélande.

« Le mystère des chats peintres » compte 95 pages.

vendredi 29 juillet 2011

Une maison d'un mètre de large

Découvert par Clémentine sur le site du Figaro : les plans d'une maison de 1 mètre de large (enfin entre 72 centimètres et 1,22 mètre de large).




Elle se glisse entre deux immeubles.

Son propriétaire, l'écrivain israélien Etgar Keret, veut en faire un lieu de travail qu'il mettra à disposition d'autres artistes.

Pour en savoir plus c'est ici.
Le site de l'agence d'architectes plasticiens est là. Pas mal de choses intéressantes en photos.

mardi 26 juillet 2011

Flamenco et Flamenküche sont sur un bateau

Je me suis renseigné : Israel Galvan est un des danseurs chorégraphes de flamenco contemporain les plus importants.
Je l'ai découvert aujourd'hui par hasard.
Son travail mérite d'être vu. Après, j'admets que c'est quand même un truc de spécialiste.

Une chorégraphie très contemporaine.


Une autre plus free-style.


Et quelque chose de très hispano-hispanisant.

dimanche 29 mai 2011

Kaputt (fin)

Pas certain d'avoir lu portrait plus cruel. La scène se déroule dans un sauna. (p. 397, édition Folio)
"Il y avait parmi ces êtres nus, assis sur le banc du bas, un homme que je crus reconnaître. La sueur coulait le long de son visage aux pommettes saillantes, où les yeux myopes, privés de leurs lunettes, brillaient d'un éclat blanchâtre et mou, semblable à celui des yeux de poisson. Il tenait le front haut, avec un port d'orgueil et d'insolence, et rejetait de temps en temps la tête en arrière ; à ce brusque mouvement des orbites, des narines, des oreilles dégorgeaient des ruisseaux de sueur, comme s'il eût la tête remplie d'eau. Il tenait ses mains posées sur les genoux, dans une attitude d'écolier puni. Entre les deux avant-bras saillait, quelque peu flasque, un petit ventre gonflé, rose, avec un ombilic bizarrement en relief qui tranchait sur ce ton tendre comme un délicat bouton de rose : un nombril d'enfant dans un ventre de vieux.
Je n'avais jamais vu de ventre aussi nu, aussi rose ; si tendre qu'on avait envie de le tâter de la fourchette. De grosses gouttes de sueur glissaient le long de la poitrine et sur le pubis comme de la rosée sur un buisson. Au-dessous du pubis, pendaient, rabougris et molasses, deux petits oeufs dans un sachet de peau flétrie, froissé comme un sac en papier : il semblait fier de ces deux oeufs comme Hercule de sa virilité. Cet homme paraissait fondre en eau sous nos yeux, tant il suait ; je craignais qu'en quelques instants il ne restât de lui qu'une baudruche vide et flasque, car ses os même semblaient mollir, se gélifier, se dissoudre. Il avait l'aspect d'un sorbet mis au four. Le temps de dire "amen", il n'allait plus rester de lui qu'une flaque de sueur sur le plancher.
Quand Dietl leva le bras et dit Heil Hitler ! l'homme se mit debout et je le reconnus. C'était le personnage de l'ascendeur : c'était Himmler."


Et un autre : (p. 438)
"En fait d'intelligence, le prince de Piémont en avait juste ce qu'il croyait devoir lui suffire ; mais non pas ce que les autres pensaient nécessaire."

"Kaputt" est un livre éblouissant, un "D'un château l'autre" aristocratique. Les images sont fortes, les rencontres avec les puissants perdus, égarés, à moitié fous, sont saisissantes de désespoir. Le style est magnifique, un scalpel d'autopsie. Je recommande.

samedi 21 mai 2011

La fin des machines (à écrire)

La Royal portable d'Hemingway.
L'Olympia de Paul Auster.
L'Underwood de Chandler.
L'Olivetti Lettera 32 de Mc Carthy.

Et puis l'administration indienne a décidé de passer à l'informatique. Son dernier client perdu, l'usine de Godrej & Boyce a décidé de cesser la fabrication passée de 50.000 unités en 1990 à 800 en 2010.

Mark Twain était le premier écrivain à remettre un texte tapé à la machine à un éditeur.

Godrej & Boyce était la dernière usine sur Terre à fabriquer des machines à écrire.

samedi 14 mai 2011

Kaputt (2)

"J'ai perdu l'habitude d'agir : je suis un Italien. Nous ne savons plus agir, nous ne savons plus prendre aucune responsabilité après vingt ans d'esclavage. Moi aussi, comme tous les Italiens, j'ai l'épine dorsale brisée. Au cours de ces vingt ans, nous avons employé toute notre énergie à survivre. Nous ne sommes plus bons à rien. Nous ne savons qu'applaudir. Voulez-vous que j'aille applaudir le général von Schobert et le colonel Lupu ? Si vous voulez, je puis allez jusqu'à Bucarest applaudir le maréchal Antonesco, le "chien rouge" au cas où ça pourrait vous être utile. Je ne peux rien faire d'autre. Vous voudriez peut-être que je me sacrifie inutilement pour vous, que je me fasse tuer place Inurii pour défendre les Juifs de Jassy ? Si j'étais capable de cela, je me serais déjà fait tuer sur une place d'Italie pour défendre les Italiens. Nous n'osons plus et nous ne savons plus agir, voilà la vérité, conclus-je en tournant la tête pour essayer de cacher la rougeur de mon front." (Page 146)
Note : Ne pas se tromper sur la portée de ce paragraphe. Ne pas y voir simplement le dégoût de lui-même d'un homme qui n'ose pas agir face à l'horreur dont il est le témoin. Etre assez honnête pour en percevoir l'universalité.

"Un journal où Azana note jour par jour, heure par heure, les plus petits détails et, apparemment, les plus insignifiants de la révolution et de la guerre civile : la couleur du ciel à une certaine heure d'un certain jour, la voix d'une fontaine, le bruissement du vent dans les feuilles d'arbres, l'écho des coups de fusil tirés dans une rue voisine, la pâleur ou l'arrogance ou la pitié ou la peur ou le cynisme ou la trahison ou la simulation ou l'égoïsme - des évêques, des généraux, des hommes politiques, des courtisans, des notables, des chefs de syndicats, de grands d'Espagne, des anarchistes, qui venaient le trouver, lui donner des conseils, postuler, faire des offres, traiter, se vendre, trahir." (Page 235)
Note : Moi qui suis un amateur d'énumérations, je reconnais un maître. Quatre thèmes dans la même liste.

"Solitaire, pur, essentiel, abstrait, il ressemblait à une colonne dorique, ce Feldwebel debout sur le bord du Danube, unique arbitre de cet énorme trafic d'hommes et de véhicules." (Page 287)
Note : Quelle phrase magnifique !

dimanche 1 mai 2011

Kaputt (1)

Dialogue dans Kaputt de Malaparte (page 115-116 chez Folio) au sujet de la situation dans le ghetto de Varsovie :

- Il nous faut reconnaître que la faute (la saleté dans laquelle les juifs vivent) n'en est pas entièrement aux juifs, dit Frank (le gouverneur de la Pologne). L'espace dans lequel ils sont enfermés est plutôt réduit pour une population aussi nombreuse. Mais les Juifs, au fond, aiment vivre dans la saleté. La saleté est leur assaisonnement naturel. (...) Il est douloureux de constater qu'ils meurent comme des rats.
- Il me semble qu'ils n'apprécient pas beaucoup l'honneur de vivre. Je veux dire l'honneur de vivre comme des rats.
- Quand je dis qu'ils meurent comme des rats, je n'ai pas la moindre intention de les critiquer, dit Frank. C'est une simple constatation.

Cette dernière phrase est l'une des expressions les plus fortes d'inhumanité qu'il m'ait été donné de lire ou d'entendre.

jeudi 21 avril 2011

"La blessure, la vraie" François Bégaudeau

"La blessure, la vraie", François Bégaudeau chez Verticales.

Très bon livre. Un style et un ton qui réussissent à nous rendre la vision du monde d'un adolescent des années 80.
Le texte est précisément inscrit dans un espace temps balisé par les événements (sportifs) de l'époque, les marques et la géographie autour de Saint Michel en L'Herm. Je ne sais pas si cela parle autant à ceux qui n'ont pas été ados dans cette décennie pourrie.

Et pourtant. J'ai lu il y a quelques semaines "Indignation" de Philippe Roth, livre sublime, sur un adolescent américain dans les années 50. Un ado sur le tard qui ne se voit pas de place dans la vie, et à qui, par compassion, la vie ne fait pas de place. Des thèmes récurrents : la difficulté à se trouver quand on est un ado développé du surmoi, quand les filles se pâment devant des bellâtres poilus et irradiants de testostérone.

Bégaudeau donc, une citation qui donne le ton :

"Comment faire pour dire à Emilie que je l'aime. Si je l'aimais les mots viendraient plus facilement j'imagine. Peut-être lui écrire un autre poème, celui par lettre était trop dans le registre absurde, une histoire de lampadaire philatéliste, j'avais bien senti sa déception que ça ne parle pas d'elle directement. Cette fois j'axerai sur l'amour et tout." (p. 27)

mardi 29 mars 2011

Destino

En 1945, Walt Disney se lance dans un projet hors norme : produire un court métrage conçu par Salvador Dali. Il dédit John Hench à l'aventure. Le travail dure huit mois, un story-board est réalisé, quelques séquences sont montées. Mais, pour des questions budgétaires (et peut-être de manque d'audace) le projet est abandonné.
Il dort dans les cartons pendant cinquante jusqu'à ce qu'en 1999 le neveu de Walt Disney, Roy Edward Disney, relance le film. A partir du story-board original, une équipe de 25 personnes dirigées par Dominique Monfrey donne vit à l'univers surréaliste et souvent très beau de Dali.
Ca dure 6 min. C'est magique, et meilleur sans musique.

De l'effet de la grammaire sur la culture de gouvernement

Hypothèse stimulante proposée par Jean-Louis Bourlanges dans l'émission l'Esprit Public de Philippe Meyer.
Le débat portait sur les positions respectives de la France et de l'Allemagne au sujet de la résolution de l'ONU sur la Lybie.

Il décrivait deux postures...
- La France qui commence par agir en cherchant après quels objectifs précis atteindre en fonction de l'impact de l'action.
- L'Allemagne qui ne commence à agir que lorsque les objectifs visés ont parfaitement clairs et précis.

...et suggérait que les structures des deux langues illustraient ces deux façons de penser :
- La phrase classique en Français est structurée ainsi : sujet, verbe, compléments de toutes sortes. Soit : un acteur (sujet), qui pose un geste (verbe), puis précise la portée de son geste (compléments). Il peut ainsi commencer à agir avant de connaître la finalité. Nous commençons tous des phrases en Français sans savoir où nous voulons aller.
- L'Allemand par sa structure lorsqu'il s'agit de parler du futur : sujet, compléments, verbe, oblige à penser et dire précisément sur quoi on va agir (compléments) avant de dire ce que l'on va faire (verbe).

Le "câblage" du cerveau est fortement conditionné par les stimulations qu'il reçoit. L'idée que la structure de la langue a un impact sur la façon dont nous pensons, pas simplement pour des questions instrumentales (du type : il n'existe pas de mot pour décrire le phénomène), mais plus fondamentalement pour des questions procédurales (dues à la neurologie) est séduisante et cohérente avec des choses lues en ce moment (ex. Nicholas Carr, "what the Internet is doing to our brain").

vendredi 4 mars 2011

Il est frais mon camion, il est frais


Reportage audio-photo vraiment intéressant sur les nouveaux acteurs de la street-food à New-York.
Ces cuisiniers, parfois très talentueux, qui garent leurs camions dans les rues, au pied des immeubles à bureaux.
Certains ont des concepts vraiment étonnants.
Je ne connaissais pas cet univers. Amusant, étonnant, dépaysant.

C'est ici. Ca dure 4 min. 30.

dimanche 13 février 2011

Art and bits

En octobre 2010 Aram Bartholl a installé les cinq premières dead drops à New York. Ces clés USB sont cimentés dans des murs. Seule la connexion dépasse et permet au passant de brancher son ordi, de voir ce que les autres ont laissé, de déposer ses propres contributions.

Chine, Afrique du Sud, Nouvelle Zélande, il en existe plus de 200 en Europe. Carte ici.
A Montréal : 6469 Boyer. 10 dead drops à Paris. Et une à Gujan Mestras.

Le site d'Aram Bartholl : à voir. Des idées originales, bricolées. Un jeu sur le rapport avec la technologie.

Source : Vu dans Le Point du 10 février 2011.

samedi 12 février 2011

Nietzsche a dit : "touche toi le nez"

« On se rend très bien compte, à l’aspect du travail – c’est à dire à ce dur labeur du matin au soir – que cela constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but mesquin, et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence jouira d’une plus grande sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême… »
Extrait cité dans la jolie BD « Nietzsche – Se créer liberté » par Onfray et Le Roy, Le Lombard

« Grâce à la liberté des communications, des groupes d'hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées. »
Cité par Raphaël Enthoven dans son (excellente) émission sur France Culture « Les nouveaux chemins de la connaissance »